
Tout au long des débats concernant l’adoption de la loi favorisant la diffusion et la protection de la création sur internet, dite loi « HADOPI« , il nous a été maintes fois répété que l’industrie culturelle était en crise. La cause principale : l’essor du téléchargement illégal. Même si certains s’amusent à prétendre le contraire, il est très logique de constater que le développement des pratiques de téléchargement illicite a eu pour corrolaire la chute des ventes de CD et de DVD.
Ce qui, par contre, parait moins logique c’est la culpabilisation, l’accusation et la condamnation des internautes. Les acteurs de l’industrie culturelle aiment à stigmatiser ceux qu’ils appellent les « pirates ». Mais si le téléchargement illégal est en partie responsable de la « crise », doit-on considérer que pour autant que les internautes sont responsables de la croissance du téléchargement illégal lui-même ?
Je répondrai à cette question par la négative. Les internautes sont des acteurs, ils ne sont pas des responsables. En tant que consommateur l’internaute sélectionne le contenu en fonction de nombreux critères : coût, disponibilité, portabilité… et à ce jeu-là le téléchargement illégal propose une meilleure formule que le téléchargement légal. Un exemple concret pour appuyer ma démonstration : le 10 octobre 2007 le groupe Radiohead sortait son nouvel album “In Rainbows”, et le mettait en téléchargement gratuit sur son site internet. Le même jour, 400 000 fichiers “illégaux” du dernier opus de Radiohead étaient téléchargés (2,3 millions entre le 10 octobre et le 3 novembre).
Le téléchargement illégal a mis en évidence une chose : le manque d’anticipation des distributeurs et leur incapacité à s’adapter aux nouveaux modes de consommation et aux nouveaux usages issus des évolutions technologiques. Le téléchargement illégal n’a pas tenté d’assassiner certains acteurs de l’industrie culturelle, il s’est juste naturellement substitué à ces derniers. A l’heure de la dématérialisation et de la portabilité des contenus, il s’est imposé comme un remplaçant de luxe (gratuité, quasi-exhaustivité, intéropérabilité…).
Les distributeurs classiques ont certes tenté de le supplanter avec les premières offres de téléchargement légal, mais celles-ci n’offrirent en rien la qualité de service des réseaux P2P : quantité limitée de titres, coût relativement élevé, et surtout énorme problème d’intéropérabilité (DRM, et plus largement toutes les mesures techniques de protection limitant le déplacement et le partage des fichiers entre différents appareils : PC, lecteur MP3/vidéo, téléphone…).
Les distributeurs ont depuis peu compris qu’au delà de la simple création artistique, le consommateur recherchait également un usage particulier alliant quantité et mobilité. Les nouvelles offres parviennent aujourd’hui à concurrencer le téléchargement illégal. Elles proposent de l’illimité, à moindre frais, et avec une disparition progressive des systèmes de DRM. C’est particulièrement le cas s’agissant de la branche musicale : l’accès légal et gratuit à un catalogue très fourni est proposé par de nombreux services, parmis lesquels Spotify ou encore Deezer. Mais s’agissant des oeuvres cinématographiques et audiovisuelles, les offres légales ne sont toujours pas à la hauteur de l’offre illégale. Deux raisons expliquent cela : une chronologie des médias et une exploitation territoriale des droits anachroniques.
Pour ceux qui ne saurait pas ce qu’est la chronologie des médias je vais tenter de me faire le plus pédagogue possible. La chronologie des médias est, en quelque sorte, le modèle chronologique de distribution d’une oeuvre cinématographique. Actuellement il est le suivant : un film est distribué dans les salles, puis est distribué au bout de six mois en DVD, puis quelques semaines plus tard en VOD, etc. Ces échéances de distribution trouvent leur source dans la loi mais résultent surtout des négociations entre acteurs du marché. Le but de la chronologie des médias est de maximiser les profits liés à l’exploitation de l’oeuvre, ceci en essayant d’optimiser les recettes à chaque étape de la distribution.
Le raccourcissement des fenêtres d’exploitation est le seul moyen de s’adapter aux nouveaux modes de consommation et donc aux nouvelles demandes des consommateurs. Le Centre national de la cinématographie (CNC, qui dépend du ministère de la Culture) a d’ailleurs proposé, dans le cadre du projet de loi “Hadopi”, de raccourcir les délais entre la sortie des films dans les salles et leur exploitation sur les autres supports (4 mois entre la sortie en salle et la sortie simultanée en DVD et VOD). Cette proposition a été partiellement retenue dans le texte adopté le 12mai dernier : à défaut d’accord entre les professionnels dans le délai d’un mois à compter de la publication de la loi, les films pourront être proposés en VOD payante à l’acte dès la sortie en DVD, désormais fixée à 4 mois après la sortie dans les salles (art. 30-4). Il faut espérer un accord qui généralise la sortie simultanée en DVD et en VOD pour tout type de service de VOD, partculièrement pour les offres illimitées.
L’exploitation territoriale des droits est une autre logique du marché qu’il est nécessaire de dépasser de nos jours. Elle suppose que les droits d’une oeuvre cinématographiques soient cédées à une multitude de distributeurs, par pays et en exclusivité. Cette pratique explique les différences entre les dates de sorties de films, en France et à l’étranger. Les films et séries étant régulièrement disponibles en DVD à l’étranger (et donc sur les réseaux P2P) bien avant leur sortie dans les salles françaises, le consommateur fait le choix pragmatique et humain du téléchargement illégal… Ainsi, si les dix séries les plus illégalement téléchargées en 2008 sont américaines, 90% des téléchargements concernant ces séries sont extérieurs aux USA. Pour un journaliste de 01net c’est « la preuve que c’est le fait que les nouveaux épisodes ne soient pas disponibles dans bon nombre de pays qui pousse au téléchargement illégal”…
Lorsque l’offre de contenus ne s’adapte pas aux nouveaux usages, aux nouvelles technologies, et donc aux nouvelles exigences des consommateurs, nous sommes en droit de nous poser les questions suivantes : qui est véritablement responsable de l’essor du téléchargement illégal et du manque à gagner conséquent ? Doit-on sanctionner des consommateurs qui en veulent toujours plus pour toujours moins, ou doit-on s’en prendre aux acteurs d’un marché sclérosé qui ont toujours tardé à prendre le virage du numérique ?
Sous la pression des rentiers de l’industrie culturelle, c’est la première solution qui semble avoir été retenue pour le moment. A mon grand regret, vous l’aurez compris.
Plus de chiffres sur le site officiel du CNC, sur celui de 01net, sur celui de Torrentfreak,…
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Mais tu es chaud bouillant Mr.Eagle Eye!!!
Beau boulot et super article!!!
Pour compléter la liste des artistes ayant proposés leurs albums numériquement, tu peux ajouter Saul Williams et Oasis.
Commentaire by SupaPanda 01.03.09 @ 1:07Merci Supapanda
Commentaire by eagle 01.03.09 @ 20:49